mardi 31 janvier 2012

Minuscule histoire d'un quasi-fantôme


Quelle est la fin de tout ? la vie, ou bien la tombe ?
Est-ce l'onde où l'on flotte ? est-ce l'ombre où l'on tombe ?
De tant de pas croisés quel est le but lointain ?
Le berceau contient-il l'homme ou bien le destin ?
Sommes-nous ici-bas, dans nos maux, dans nos joies,
Des rois prédestinés ou de fatales proies ?
Ô Seigneur, dites-nous, dites-nous, ô Dieu fort, 
Si vous n'avez créé l'homme que pour le sort ?
Si déjà le calvaire est caché dans la crèche ?
Et si les nids soyeux, dorés par l'aube fraîche,
Où la plume naissante éclôt parmi les fleurs,
Sont faits pour les oiseaux ou pour les oiseleurs ?

Victor Hugo, Les Voix intérieures, 24 mars 1837

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Dimanche, nous visitions un salon d'antiquaires, à la recherche d'une énième bibliothèque (que nous avons trouvée), lorsque mon regard heurta une image posée dans un coin, au ras du sol ; je fus captivée par une photographie richement encadrée et je ressentis soudain un appel, cet attrait violent et familier pour la fiction que, certains jours, il me semble trop bien connaître ( non pas comme une seconde nature, mais bel et bien comme ma nature) ; naquit en moi l'étrange besoin d'adopter l’éternelle fillette placée ainsi sous verre ; naquit en moi l’envie d’enlever l’enfant prisonnier de cette petite morgue transparente ; naquit en moi le désir de déchirer ce cocon d’hibernation. Il y a quelque chose de fou dans cette séduction.  Mais la fiction est toujours délirante. La photographie permet en quelque sorte à mon propre écho de revenir vers moi. Peut importe l'image. Il faut un support. L’enfance et la vieillesse sont les deux seuls règnes qui m’intéressent. Ils sont l’avers et l’envers de l’existence humaine. Ce qui se passe entre ces deux saisons m’est la plupart du temps indifférent. Je ne suis rien d’autre qu’une petite fille et une vieille femme, et ces deux-là sont inséparables. Je suis ces deux êtres à la fois, selon le biais par lequel on me prend ou me quitte. En somme, je ne m’intéresse qu’au vieillard qui a fait éclore la petite fille que je fus, que je suis toujours ; je ne prodigue de tendresse qu'à cette âme ancienne et robuste incarnée dans une petite fille aux nattes brunes, qui ne savait pas jouer et qui effrayait les autres ; je ne me soucie que de cet enfant enchâssé dans la petite vieille que j’ai toujours couvé, comme une mauvaise fièvre. La photographie possède sur moi une forme de pouvoir énonciateur et destructeur. Elle dit à la fois que le passé est révolu, mais elle l’empêche d’être tout à fait passé ; elle lui donne la force d’une trace, comme si la nostalgie pouvait se solidifier en quelque endroit, en un objet dur et durable, alors qu’elle n’est qu’un courant, alors qu’elle n’emprunte que les milles visages de l’onde. Une photographie, c’est un miroir ou un témoin. De quoi ? Je ne sais pas exactement ou je ne le sais pas assez clairement pour le dire. Probablement des ombres et de la lumière qui passent entre nos fentes, sans même que nous nous en apercevions. Une image, c’est comme un livre, cela ne se suffit pas. Il faut toujours d’autres yeux. Nous sommes toujours trop myopes pour voir ce qui doit être vu. Mesure salutaire de sauvegarde personnelle. Roland Barthes, qui écrivit un livre prodigieux sur la photographie, La Chambre claire, a ces mots sublimes à propos d’une photographie d'André Kertész : « Ce jeune garçon pauvre qui tient un jeune chien à peine né dans ses mains et penche sa joue vers lui, regarde l’objectif de ses yeux tristes, jaloux, peureux : quelle pensivité pitoyable, déchirante ! En fait, il ne regarde rien ; il retient vers dedans son amour et sa peur : c’est cela le Regard. Or, le regard, s’il insiste (à plus forte raison s’il dure, traverse, avec la photographie, le Temps), le regard est toujours virtuellement fou : il est à la fois effet de vérité et effet de folie. (…) Tel serait le « destin » de la photographie : (…) elle accomplit la confusion inouïe de la réalité (« Cela a été ») et de la vérité (« C’est ça ! ») ; elle devient à la fois constative et exclamative ; elle porte l’effigie à ce point fou où l’affect (l’amour, la compassion, le deuil, l’élan, le désir) est garant de l’être.» (Je souligne en rouge.)
Traverser le Temps, ce que nous ne pouvons jamais faire. C'est le Temps qui nous traverse, pauvres papillons épinglés que nous sommes... La photographie a ce pouvoir et c’est pour cela qu’elle me trouble autant, car je le ressens intensément, comme si cette évidence s’enfonçait en moi avec la force d’une pointe. Je perçois cette folie dont parle Barthes. Et cette émotion ressentie dimanche dernier n'a d'autre explication à mes yeux que les mots de Barthes dans ce passage. 
Lorsque j’eus envie de cette photographie que je ne trouvais même pas belle, il ne s'agissait nullement d'un désir de possession, mais d'un irrépressible besoin de contempler le portrait à loisir, d'entretenir avec lui quelque conversation à la dérobée qui m'apprendrait pourquoi je m'attache parfois si viscéralement aux inconnus, aux choses étrangères.  Quel détail de cette image m’avait bouleversée à ce point ? (Le regard, bien sûr. Puis la petite chaise. À moins que ce ne fut d’abord la petite chaise, mais dans ce cas ce n'était que pour me préserver de ce regard, de la folie propre à ce regard qui, à force d'être contemplé, me contemplait en retour, de son passé, transformant mon présent en un presque irréel). Il me semblait peut-être, pour quelque obscure raison, que le portrait pourrait m’apprendre un secret sur mon propre secret. Impression tout à fait déraisonnable, probablement romanesque, mais tenace. Séquelle plausible d’une enfance qui ne possède presque aucune image de son passé, de cette première enfance que l’on oublie mais sur laquelle tout se fonde, et qui se voit alors contrainte de dérober les souvenirs des autres, les mots doux et les aveux putrides d’inconnus, afin de garnir une mémoire – blanche au premier quart. Lorsque j’écris, les mots ne m’intéressent pas beaucoup. Les mots, les idées, les concepts viennent toujours en retard ou pour masquer (justifier) le fait que seules les images qui viennent à moi, par vagues, m’importent. Ce qui m’intéresse, c’est d’entendre cette musique que tout homme a en soi dont parle la Portia de Shakespeare, voix à laquelle fut sensible mon cher Victor Hugo, qui espérait que ces mots seraient « l’écho, bien confus et bien affaibli sans doute, mais fidèle (…) de ce chant qui répond en nous au chant que nous entendons hors de nous. Au reste, cet écho intime et secret étant (…) la poésie même (…) » (Les Voix intérieures) Or je n'entends cette musique qu'inspirée, ivre d'images. Il faut que je sois déportée par l'image, que je sois hors de portée de ce cri, qui n'est pas encore chant, et qui sort malgré moi de mon âme.
Ce petit air d'ennui ou de défi, la pose au profil ambigu, une presque moue, la petite chaise Dagobert, tout me plaisait dans cette composition. Il n’y avait rien à détailler. L’ensemble était la réponse. 
Au moment d'acheter l'objet, l'antiquaire (une femme sans la moindre féminité, laide à rebours, à force d’être fade), qui en était encore propriétaire pour quelques instants, eut envie de m'en dire plus sur la provenance de cet objet. Les antiquaires et les brocanteurs sont des archéologues. Ils collectent les traces du vivant et, ce faisant, raclent les grands fonds humains. Sont-ils parfois conscients de la valeur réelle de ce qu’ils marchandent ? Ils mettent à prix l’âme d’êtres humains, ou plus exactement des fragments d’âme. Il y a quelque chose qui tient au sacrilège de vendre et d’acheter ces choses-là. 
Je n’aime pas savoir l’origine des objets que je glane. Je préfère leur inventer une genèse, faire comme s’ils étaient surgis de mon existence. Je les ai trouvés, alors ils sont mes sécrétions. Je lui en voulus d’abord de faire une confession que je n’avais en rien sollicitée. Elle m'apprit que cette enfant dans le cadre était maintenant âgée de 90 ans, qu’elle était toujours en vie, et que sa fille l'avait mise en maison de retraite (euphémisme pour ne pas dire "débarrasser le plancher" ou "placer"), puis avait vendu le contenu de la maison et la maison elle-même, sans rien conserver, pas même cette photographie de sa mère, pas même une autre photographie, également en vente, qui représentait l'indigne fille au temps de sa superbe jeunesse. Tout à coup, j'eus envie de revenir sur la vente, de lui jeter le portrait à la figure, et de partir sans lui, tant cette histoire m'avait bouleversée. « Quelle sorte de fille peut faire cela ? » Une fille très malheureuse ou très méchante. Ou simplement absolument indifférente, d’une indifférence que je ne peux même pas me figurer, car tout à fait incapable de l’éprouver. « Quelle mère peut donner envie de faire cela ? » est une autre question possible, même si en élisant cette photographie (et non pas celle de sa fille, qui ne m’avait pas appelée), j’avais déjà choisi mon camp. 
Je sentais – non, je le savais parfaitement – qu'à chaque fois que je regarderais cette image pour laquelle mon esprit avait déjà trouvé, quelques secondes auparavant, une place dans notre home, je songerais à sa provenance, à son double, qui attendait la mort, dépossédée de tout, dans un endroit sans espoir ni grâce, passagère au long cours de l’enfer. Ce fut ma première pensée. La deuxième fut de retrouver la légitime propriétaire de la photographie afin de la lui restituer. Mais ne m'exposai-je pas à lui faire encore plus de mal, si elle ignorait que sa fille avait vendu ce souvenir ? Je renonçai, soulagée de ne pas avoir à affronter cette mise en demeure de mes sentiments. La troisième pensée fut la bonne : je décidai de conserver cette photographie, de l'aimer, de devenir en quelque sorte la gardienne d’un souvenir qui ne m’appartenait pas. Il y a en moi quelque chose de Julien Davenne. Ce n’était pas la première fois que je devenais la marraine d’objets perdus ou abandonnés. Certains mourants m’en ont confié, comprenant probablement que leur donnerais un peu plus de temps, le mien. Éternité provisoire. 
Et c’est ainsi que la petite fille trouva un autre domicile, chez nous. 
Ce propos me ramène nécessairement (oui, nécessairement, car lorsque l’on connaît un peu mes obsessions, les thèmes de mon écriture, celle qui jaillit sur la page ou dans la vraie vie, qui est de toute façon moins vraie que celle que je vis entre les mots que je dégorge, il est impossible qu’il en soit autrement) au très beau film de Leo McCarey, peut-être son plus beau film, Make Way for Tomorrow (Place aux jeunes) et, définitivement, son film préféré, qui servit d’inspiration au Voyage à Tokyo d’Ozu (magnifique, mais loin d’être aussi sublime que le film de McCarey). 


Vous qui me lirez peut-être, ne jetez pas vos parents dans une maison de vieux, ne les refilez pas à Atropos, lorsque l’heure vous semblera venue. Vous n’avez aucune excuse, aucune raison, sinon celles de l’égoïsme, du quant-à-soi, de l’indifférence. Pas de place, pas d’argent, pas de temps. Je connais l’éventail de toutes les excuses possibles que notre époque considère comme fort légitimes et donc tout à fait acceptables pour le commun des mortels. Lorsque l’on aime véritablement, aucune d’entre elles ne tient debout. Nulle mauvaise foi ne rend assez aveugle à cette évidence. Je trouverais encore plus noble et plus décent de la part de ces gens-là de tirer une balle dans la tête de ceux qu’ils prétendent aimer et dont ils se délestent, sous prétexte que c’est le jour de sortie des monstres et qu’il faut se débarrasser de ces encombrants ! Mais ils sont également trop lâches pour cela. La chose la plus drôle à ce sujet que j’ai entendue est la suivante : « Je ne vais pas voir ma mère à la maison de retraite, cela me brise le cœur. » Really? 


{Mon projet billet contiendra la troisième et dernière partie consacrée à "La naissance du monde", réflexions éparses sur The Tree of Life et My Winnipeg...}